L’imposture

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances…» Article 1er de la Constitution du 04 octobre 1958.

Dans cet esprit, le respect des croyances et de la liberté de conscience est-il toujours un principe constitutionnel et une liberté publique ?

Après le débat sur l’identité nationale initié par une droite décomplexée, débat infâme pour les uns, inapproprié pour les autres, voici venu l’odieux débat sur la citoyenneté de certains français qui serait à redéfinir au prétexte qu’ils font profession de foi musulmane, dans le cadre de leur liberté de conscience et qu’ils auraient ainsi besoin d’apprendre à articuler entre identité musulmane et identité citoyenne, rejoignant ainsi le camp de ceux qui ont décidé de placer ce débat non pas sur le terrain des luttes pour la justice, la dignité et l’affirmation de sa citoyenneté mais sur celui des croyances de certains français, uniquement, distingués par un fait de conscience, leur islamité, par un jeu pervers d’intrusion et d’inquisition de l’autorité publique dans les esprits.

Mais, hélas, là rien de nouveau sous le soleil. Non, ce qui est plus étrange c’est que ce type de débat qui abonde dans le sens d’une islamophobie, cachée sous les oripeaux d’un pseudo débat démocratique, citoyen et ouvert, est relayé et dorénavant initié par des musulmans en mal de reconnaissance ou d’identification. Cela n’est pas sans nous rappeler le titre de l’ouvrage de Khalil Merroun préfacé par Manuel Valls intitulé “Français et musulman : est-ce possible ” ? Titre dont les termes rejoignent les sempiternelles poncifs : islam et modernité/ islam et démocratie / islam et liberté…islam et laïcité et aujourd’hui… identité musulmane et identité citoyenne. Les mettre en apposition sous une forme d’opposition, n’est-ce pas déjà ruiner la question et le débat, n’est-ce pas postuler insidieusement l’existence d’une contradiction insurmontable et de principe ?

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Citoyenneté française reconnue quant il faut servir de chaire à canon et de bouillie humaine et citoyenneté française controversée dans les périodes plus apaisées ?

Il semblerait que oui, car à une époque pas très lointaine, des français ont rempli à l’égard de la France les obligations les plus terribles, mais aussi les plus nobles, celles du sacrifice et du sang versé pour sa liberté et sa gloire, et donc pour notre liberté et notre gloire tout autant, sans que l’on se soit “inquiété” à l’époque de la fiabilité ou de l’authenticité de leur citoyenneté française. Il s’agit, vous l’aurez compris, des soldats de l’armée française en très grande majorité musulmans qui constituaient la presque totalité de l’Armée d’Afrique. Une armée d’Afrique née d’ailleurs en Algérie et une Légion Etrangère née plus précisément à Sidi- Bel- Abbés.

Ces dignes soldats sont dès le Second Empire engagés dans les conflits les plus sanglants et les plus meurtriers : Campagne de Crimée, Campagne d’Italie, Guerre Franco Prussienne… guerres mondiales et guerre d’Indochine où ils servent massivement de chaire à canon et de marche pied pour la victoire. En tout un million et demi de vies humaines sacrifiées pour une France défendue dignement sans jamais faillir ni faiblir. Des hommes, nos pères et grand pères, combattant courageusement et loyalement pour la France, leur bravoure, leur sacrifice contraignant l’armée ennemie à faire demi-tour et à abandonner la prise de Paris alors qu’elle ne se trouvait plus qu’à 40 km de la capitale.

Ces souffrances et ces pertes ont été subi pour et au nom de la France, et il serait bon de rappeler ces moments de l’Histoire d’abord aux enfants de ces héros ensuite à nos détracteurs, afin de bannir à tout jamais ce complexe vis à vis de notre citoyenneté française et de contrecarrer ces attitudes de méfiance et de suspicion à l’égard des français de confession musulmane qui ont autant donné sinon plus à la France que tous ces scribouillards baveux et sans verve ni panache, qui aujourd’hui, dénient le droit aux enfants et petit enfants de ces soldats le droit à une citoyenneté non discriminée, qui ne soit pas systématiquement pointée par un doigt accusateur teinté de racisme et de mépris.

Articuler identité musulmane et identité citoyenne“. La problématique du débat, telle qu’elle est posée est une ineptie. Le choix des concepts ainsi associés est dangereux et fausse les véritables problèmes ainsi que les vrais enjeux liées à la notion d’intégration et de citoyenneté française. En effet, ce type de débat dans le contexte actuel de suspicion à l’égard des musulmans, accusés insidieusement par certains fanatiques du monde politique et médiatique d’être une sorte de cheval de Troie, d’ennemi intérieur, (Ivan Rioufol, Philippe Tesson…), loin d’apporter de l’apaisement, loin de clarifier les choses, constitue un aveu terrible de notre propre échec à ne pas vouloir nous sentir français à part entière et à ne pas oser poser les vraies questions qui fâchent.

Il nous importe de ne point céder aux pressions du temps, des événements, aussi dramatiques soient-ils. Ne pas hurler avec les loups, ne pas céder aux cris de haine de ceux qui nous somment de nous déclarer français en nous dissociant de la terreur des terroristes. Comme si notre islamité, il faut insister là dessus, était, et de facto, pour certains, incompatible quasi ontologiquement avec notre citoyenneté française. Or essentialiser une personne dans une identité, vraie ou supposée ou même imaginée, est le moteur du racisme et de la discrimination.

Alors oui, les termes de ce débat sont un piège car on nous impose de répondre à une question dont la réponse est une impasse totale, une mise en posture schizophrénique. Français, oui nous le sommes. Musulmans, oui nous le somme aussi. Ou est l’erreur ? Où est la contradiction ? Où est le bug diraient nos plus jeunes ?

Durant l’époque coloniale les choses étaient posées en termes de « français musulman » car l’algérien colonisé n’était pas reconnu comme un citoyen français à part entière et n’était pas un français tout court. Il était distingué dans la grande nation française par un critère religieux que même la IVe république, de gauche, laïque et sociale, n’a pas eu honte d’utiliser pour bien distinguer ses “indigènes” alors que le décret Crémieux avait lui accordé, dès 1870 et d’office, la nationalité française aux milliers de juifs d’Algérie, sans pour autant insister en permanence sur leur judaïté ; judaïté n’étant pas considérée alors comme un frein ou une entrave à une citoyenneté française pleine et entière. Il a fallut attendre l’affaire Dreyfus pour que soit mise en exergue par les milieux d’extrême droite en France, la prétendu incompatibilité entre judaïté et citoyenneté français. Souvenons nous de l’infâme “France juive” de Drumont, des cabbales menées par des Céline, des Brasillach… contre les juifs jugés pas assez ou même pas du tout français.

A-t-on besoin d’une affaire Koulibali ou Kouachi, ou Merah pour que, nous aussi, “arabes” et “musulmans”, on nous somme par défiance de nous définir français ou pas. Français nous le sommes. Comment faut il le dire, le crier ou le clamer ?!. A t’on demandé aux victimes de Merah, françaises et musulmanes, et même soldats de l’armée française, de se déclarer ou non français ? Non !

Français, nous le sommes totalement. Et nous n’avons aucune leçon “d’être français” à recevoir de quiconque. Nous somme français. Rien d’autre. Mon islamité, ma foi, est un droit et une liberté de conscience fondamentale et ne concerne pas la République qui n’a pas à s’immiscer dans ma conscience religieuse. Croire ou ne pas croire, musulman ou pas, ça n’est pas son problème. C’est le propre d’une laïcité pacifiée. La France, ce doux “pays de mon enfance”, si cher à Charles Trenet est la seule patrie à laquelle je porte allégeance. Elle seule a le pouvoir et le devoir d’assumer la sécurité et l’égalité de tous ses fils et citoyens face à la terreur d’où qu’elle vienne.

Le fanatisme religieux ou non, le takfirisme, “voilà l’ennemi” pour paraphraser Gambetta. L’ennemi ou le problème, ce n’est donc pas l’Islam. Un fanatisme qui assassine en masse des musulmans et de toute nationalité. Je ne peux donc accepter que les musulmans eux mêmes posent le problème en terme de compatibilité entre la “citoyenneté française” et mon “identité” ou ma “citoyenneté” musulmane. D’ailleurs parler de “citoyenneté musulmane” est une hérésie constitutionnelle et républicaine. Il n’y a point de citoyenneté musulmane. Je n’en connais point. Je ne vois partout que des citoyens français de confessions diverses. Point. Nous formons une seule nation. Nous devons exiger seulement d’être traités pour ce que nous sommes : des français sans que soit évoqué à chaque attentat terroriste la question ou la compatibilité entre notre islamité et la citoyenneté française.

Perdus, des citoyens français de confession musulmane ne savent plus où placer le curseur entre leur identité citoyenne et musulmane“, sic une citoyenne française de confession musulmane.

Tous les jeunes que je côtoie chaque jour que Dieu fait ne sont pas tiraillés par une désarticulation ou perdus entre leur islamité et leur citoyenneté mais sont bouleversés par le traitement social économique, médiatique qui leur est fait. Ils posent avant tout l’échec des politiques sociales et urbaines. Ils posent l’échec de la lutte contre toutes les formes de discrimination et de racisme. Ce n’est pas moi qui suit schizophrène mais une certaine caste politique qui, avec la complicité d’une certaine presse, mène une véritable cabale contre l’islam et contre les citoyens français d’une confession qui est la deuxième confession de la France républicaine par son nombre. Pointés d’un doigt accusateur ils sont jetés en pâture aux vautours d’une islamophobie instrumentalisée, alimentée et contrôlée par le système politico médiatique afin qu’elle ne dérape pas.

L’islamophobie en France n’est pas conjoncturelle mais structurelle et elle est le résultat d’une organisation et d’une construction inscrite dans un agenda dont nous savons les finalités. Ce n’est pas nous qui n’assumons pas notre citoyenneté française. Seule l’islamophobie et le racisme tentent d’opposer et de polariser violemment, dans les esprits, et insidieusement confession et citoyenneté.

Ne nous laissons pas pousser à la marge, au seuil de notre citoyenneté et de notre identité française par des débats qui, dans leurs termes même, postulent l’idée et l’incapacité de vivre intimement le fait d’être des français, des citoyens à part entière dans le respect de nos convictions religieuses qui sont à l’opposé du fanatisme et du takfirisme.

Alassane, Malien de confession musulmane, salarié du magasin cacher vient d’être fait héros de la république et plus encore, il a été élevé au rang de français à part entière par la république. N’est ce pas une preuve formidable et éclatante que rien n’oppose islam et citoyenneté française.

En insistant sur l’articulation entre identité musulmane et identité citoyenne nous alimentons les arguments de celles et ceux qui appellent à “tenir bon” ?! et qui cachent leur racisme derrière une prétendue crainte de voir la France perdre ses valeurs profondes. C’est oublier un peu vite que ces valeurs sont aussi les miennes, personne n’en possèdent, hormis la nation, la propriété exclusive.

Et dans le doute qui assaille certains esprits tourmentés et haineux quand au fait que les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et d’universalité sont les miennes, je répond par un verset coranique:

« Apportez vos preuves si vous êtes véridiques ». Faites nous donc la liste des valeurs nationales françaises en danger dans la France d’aujourd’hui et voyons ensemble qui les défend et les porte au mieux ?

Nous sommes français, là n’est pas la question. La vraie question est : quel peut être quel doit être notre apport à la nation et par delà la nation à l’humanité ? Voulons-nous y impulser au nom de nos convictions et de notre foi, un souffle éthique qui débarrassera l’histoire de tous les usurpateurs de liberté, de justice et de dignité ? Car l’Histoire est avant tout l’histoire de l’humanité à laquelle la France doit prendre toute sa part sans chauvinisme ni égoïsme comme un phare de liberté et de dignité et non comme un pays centré sur une ethnicité prétendument homogène.

La nation est d’abord un groupe d’individus ou, comme dirait plus exactement Ernest Renan, « un peuple ayant à la fois un héritage commun et une volonté de vivre ensemble ».

Il ne s’agit pas de rappeler des « banalités » ou des choses convenues mais bien de reposer les fondamentaux d’une gouvernance qui s’est transformée et risque de muer en organe de diktat idéologique et de répression au visage hideux du totalitarisme par l’imposition d’une pensée unique qui est, justement, la négation de l’esprit français.

Il s’agit de pointer du doigt une mainmise des débats sur la volonté sociale, principale force légitime dans une démocratie car c’est par elle et pour elle que s’écrit l’histoire humaine de France, notre histoire. Une France qui vit ensemble, avec ses plaies, ses blessures, par delà ses conflits mêmes qu’elle essaie de transcender par l’amitié et la solidarité et qu’une élite « emmerde » à coups de débats de relectures et de propositions de lois …

C’est là ma conviction profonde. Je suis désormais convaincue que notre efficacité repose sur le temps que nous prendrons ensemble : Le temps de la pédagogie, le temps des propositions, le temps des idées, le temps des actions fédératrices et créatrices de solutions. Nous n’avons plus de temps à consacrer à la justification ou à la dénonciation islamophobe… Cessons de crier, d’hurler que nous sommes français. Arrêtons de nous justifier. Il suffit que mes rêves et mes cauchemars se fassent en français pour proclamer que intimement : je suis français.

Je prie Dieu qu’un jour nous ayons la force de nous réapproprier notre islamité en toute sérénité dans une citoyenneté bienfaitrice et riche de ses apports.

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