Lettre ouverte en réponse à l’appel « Votons non à l’islamophobie »
Lettre ouverte à Abdelaziz Chaambi (À propos de l’article du 17 mars 2012)
Cher frère et ami,
À la lecture de votre article du 17 mars 2012, intitulé « Votons non à l’islamophobie de droite et de gauche », après avoir oscillé entre le silence et la réaction, j’ai opté pour une lettre ouverte contradictoire.
En effet, eu égard à votre riche parcours de militant engagé, avant-gardiste, sans complaisance ni compromis, me taire eut représenté un mépris de ce cursus méritoire que vous pouvez porter fièrement devant les hommes et devant Dieu.
Une position surprenante et contestable
Votre réflexion appelle selon moi deux remarques notoires. Car après avoir suscité ma surprise, votre position et votre appel à voter « non à l’islamophobie », autrement dit à voter « nul » aux prochaines élections présidentielles, mérite qu’on s’y arrête et que l’on analyse vos arguments sous plusieurs angles dont l’angle essentiel de la symbolique politique bien sûr.
Sachant vous et moi que l’Homme n’est pas seulement ou avant tout un « homme politique » mais un homme tout court avec tout ce que cela implique comme responsabilité humaine, morale et sociale, et bien je vais tenter modestement d’apporter quelques éléments critiques quant à la position électorale que vous préconisez.
En fait, je considère que votre position contredit aussi bien le bon sens politique, que les fondamentaux d’humanité, de citoyenneté et d’islamité que nous partageons.
Vote nul : entre invisibilité et illusion de contestation
Rappelons d’abord que sur un plan strictement comptable, le bulletin « non à l’islamophobie » est considéré, aux vues du code électoral, comme un vote nul comptabilisé d’ailleurs avec le vote blanc (article L66 du Code Électoral). Quant au motif de la nullité, il n’est pas consigné et n’apparaît donc à aucun moment dans aucun registre.
Par contre, ce qui est à mon avis plus dérangeant, c’est que ces bulletins nuls, comme les bulletins blancs d’ailleurs, sont pris en compte dans le taux de participation.
Précisons que s’il y a débat pour savoir si oui ou non les bulletins blancs doivent être comptabilisés, la question ne se pose pas pour les bulletins nuls, considérés comme une « incivilité » ou au pire une maladresse.
Quelle conclusion importante faut-il en tirer ? Tout simplement que non contents d’être élus, et bien loin de l’être à une réelle majorité absolue, les candidats sont élus au rabais en donnant l’illusion d’une forte mobilisation, ce qui légitime encore plus leur élection.
Autrement dit, que vous ayez écrit sur votre bulletin « non à l’islamophobie » ou « vive le chocolat blanc », votre bulletin finira au fond d’une corbeille vidée dans les déchetteries de l’histoire de cette campagne électorale dont les relents vomitifs, nauséabonds, détestables, nous ont définitivement dégoûtés du fait politique.
Autrement dit, l’objectif contestataire, ni ne sera atteint, ni ne marquera les consciences, comme vous semblez le pronostiquer. D’ailleurs vous le reconnaissez vous-même : comment un bulletin nul produirait-il un véritable électrochoc sur une classe politique que vous dites purement calculatrice et sans conscience ?
De la mobilisation symbolique à l’impasse statistique
« Nous compter, et savoir à quel niveau d’organisation et de mobilisation nous pouvons envisager notre structuration sur le plan politique. »
L’idée est intéressante, j’en conviens, et positive si elle pouvait être réalisée. Il y a environ 44 millions de personnes inscrites sur les listes électorales. Même si l’on atteint une abstention de 15 %, il y aura plus de 35 millions de votants et donc des milliers de bureaux de vote mobilisés.
Et si vous décidez de « participer au dépouillement dans certains bureaux de vote symboliques pour vous faire une opinion, par extrapolation, sur le nombre de citoyens conscients des enjeux », combien de bureaux de vote pourrez-vous couvrir et quelle sera la fiabilité statistique et l’efficacité prospective de ces chiffres connaissant le nombre de bureaux, la disparité des villes, des quartiers… ?
Refus du cynisme, exigence du discernement
Qu’on se le dise en préambule : mon propos n’est pas de vanter « les mérites illusoires ou non de tel ou tel candidat ». Ma jauge en la matière est devenue le célèbre propos : « Ils mentent même lorsqu’ils disent vrai ! » C’est dire le capital crédit que j’accorde à leurs paroles.
J’en suis d’accord avec vous, le débat n’est plus sur le plan du mérite, mais plutôt sur celui qui démérite le moins nos suffrages — mais nous nous en expliquerons plus bas.
Par ailleurs, je ne pense pas qu’il faille expliquer les nuances entre les différentes élections sur une échelle de classification par degré d’importance, mais plutôt sur la plate-forme des répercussions plus ou moins lointaines qu’elles auront sur notre quotidien.
L’élection présidentielle n’est pas un détail
Vous considérez en effet que « les enjeux de l’élection présidentielle sont dérisoires au regard d’échéances comme les législatives, les municipales ou les européennes. »
Est-ce à dire que les effets de ces cinq années de sarkozysme ont été mineurs ? Ou que les effets auraient été à l’identique avec un autre chef d’État ? Je sais que vous ne le pensez pas.
Aussi, je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y ait dans l’absolu des élections majeures ou mineures. Chacune d’entre elles est, à son échelle, porteuse d’enjeux dont nous ne pouvons ni nous dé-impliquer, ni même négliger.
La logique d’engagement ne peut être différée
D’ailleurs, la pétition que vous avez lancée, et qui a déjà recueilli près de 30 000 signatures, dans laquelle vous demandez aux députés de s’engager par écrit sur leur volonté de légiférer contre l’islamophobie, ne pourrait-elle pas, en attendant l’échéance des législatives, être adressée avec d’autres doléances spécifiques — et la liste est longue — aux candidats sortants des présidentielles 2012 ?
Un mouvement politique ? Oui, mais comment ?
« Par ailleurs, nous avons mis en place un mouvement politique pour permettre à celles et ceux (musulmans ou pas), qui en ont marre de l’instrumentalisation, de l’assistanat, et du paternalisme, de s’engager dans le cadre d’une dynamique nationale autonome, capable de les fédérer sous une bannière commune, une expertise et une logistique, afin d’ouvrir le chemin de l’émancipation politique et le recouvrement de la dignité bafouée. »
Connaissant mon cursus, vous savez que j’ai toujours porté et revendiqué ce type d’initiative.
Mais le tout n’est pas de faire exister cette structure, n’est-ce pas, mais de trouver ensemble les moyens d’en faire une force vive, avec comme mode de fonctionnement premier : la concertation.
Changer nos paradigmes, changer nos canevas de pensée, devenir les acteurs du changement plutôt que de continuer à le subir.
On connaît les ingrédients, me direz-vous, mais il nous manque la « magie » de l’alchimie qui fera qu’au-delà de la dénonciation, à travers votre mouvement politique pourquoi pas, nous proposions à partir de nos convictions des éléments de solutions salvateurs.
Une jeunesse désespérée face à notre inertie
Dans d’autres lieux, sous d’autres latitudes, des peuples entiers se soulèvent et se battent au quotidien pour rétablir une expression usurpée, des droits violés, une justice foulée au pied.
Ici, en France, une jeunesse définitivement désespérée par le manque de perspective dans lequel elle est plongée — sans compter ses droits au quotidien bafoués — se meurt à sa manière, de notre division et de notre inertie.
Retrouver l’unité, la fraternité, et le courage
Vous avez raison, quelles que soient les meilleures intentions du monde que nous ayons, on ne peut travailler isolés, éparpillés, dans nos réflexions et dans nos actions.
Si ce mouvement doit exister, il doit être un mouvement de proximité humaine et fraternelle.
La force de la foi en des idéaux communs peut soulever les montagnes et métamorphoser les hommes.
Tout autre projet personnel et mondain est voué à l’anéantissement et à la disparition.
Mais pour cela, nous devons tenter de gagner tous ensemble une première bataille qui est celle du Moi sur le moi.
Alors pourra-t-on commencer à espérer ne plus être obligé de pleurer chaque jour la mort de jeunes en désespérance d’avenir — ou même de vie.