Nanterre, printemps funèbre — En mémoire de Hind, 19 ans
Nanterre, printemps funèbre — En mémoire de Hind, 19 ans
Nanterre est frappée par une onde de choc : trois jeunes se donnent la mort, dont Hind, 19 ans.
Une aube brisée à Nanterre
Ce 26 mars 2012, Nanterre s’est réveillée comme une ville sans voix. Non pas par choix, mais par sidération. Trois jeunes ont quitté ce monde volontairement. Trois silences sont venus hurler à notre place. Et toi, Hind, 19 ans, tu étais de ceux-là.
Une marche silencieuse fut organisée. On y a prononcé les mots usuels — “drame”, “mal-être”, “incompréhension”. On a allumé des bougies, on a pleuré. Et la ville a tenté, maladroitement, de recoudre une plaie qui ne cessera jamais vraiment de saigner.
Le piège du « Pourquoi » et la nécessité du « Comment »
Pourquoi ? Cette question est vaine, presque lâche. Elle suppose que la réponse est ailleurs, floue, insaisissable. Elle infantilise la tragédie.
Non. La vraie question est comment.
Comment une société peut-elle produire autant de jeunes convaincus que leur vie ne vaut plus rien ?
Comment, dans une époque qui n’a jamais autant parlé de bien-être, de santé mentale, d’“inclusivité”, peut-on crever de solitude dans une ville saturée de promesses ?
Comment, enfin, avons-nous pu normaliser l’idée que l’adolescence est un champ de mines émotionnelles, qu’il est naturel d’en ressortir mutilé ou pas du tout ?
L’hypocrisie sociale : anesthésie collective et responsabilité diluée
Il est si facile de se laver les mains. De se dire que ce sont des “cas isolés”, des “fragilités personnelles”, des “accidents”.
Qu’on cesse de croire que fermer les yeux équivaut à un acquittement moral. Chaque suicide adolescent est une défaite collective. Pas une énigme statistique.
Car derrière ces tragédies, il y a un système. Un système où l’école trie au lieu d’élever. Où l’État délègue l’accompagnement psychologique à des numéros verts. Où les familles s’épuisent à survivre. Où l’on répète aux jeunes que “tout est possible”, tout en leur fermant les portes de l’ascenseur social. Où la religion, la foi, le sacré, ces piliers millénaires de sens sont tournés en ridicule ou considérés comme dangereux.
Hind, une étincelle dans la nuit
Je me souviens de toi, Hind. Ta dignité. Ta lumière. Ce feu intérieur que l’indifférence n’avait pas réussi à éteindre. À mes côtés, tu défendais la liberté de culte avec cette maturité précoce que seuls les cœurs blessés possèdent. Tu portais cette cause comme on porte une torche dans la nuit.
Et pourtant, cette société, qui réclame des jeunes qu’ils soient responsables, brillants, résilients, sans jamais leur donner les outils de la résilience, t’a laissée tomber. Pas seulement toi, mais tous ceux que l’on regarde sans voir, que l’on juge sans comprendre.
Entre abandon et renaissance : que faire de notre culpabilité ?
Qu’on ne s’y trompe pas : pleurer, c’est bien. Mais cela ne suffit pas. Il faut que nos larmes lavent, non notre culpabilité, mais notre paresse morale.
Il faut que de cette douleur naisse une volonté — pas celle, abstraite, des discours politiques — mais une volonté incarnée, éducative, spirituelle, communautaire. Une volonté qui regarde les jeunes comme des âmes à sauver, pas comme des statistiques à contenir.
Il faudra aimer mieux, accompagner davantage, transmettre autrement. Il faudra redonner le goût de la vie, et celui du combat — ce mot que l’on a vidé de son sens à force de vouloir “pacifier” des existences asphyxiées.
Ne plus détourner les yeux
Hind, ton nom est devenu silence. Mais que ce silence devienne interpellation. Qu’il vienne frapper à la porte de nos consciences, jusqu’à ce que plus aucun jeune ne croie que partir est plus supportable que rester. Que ton souvenir nous oblige à changer, à désobéir aux normes d’une société mortifère qui a perdu le goût du vrai, du bien, du beau.
Tu es partie. Mais tu nous laisses une tâche : redevenir dignes des jeunes que nous prétendons aimer.