Lotfi El Tanbouli : la peinture au service de l’Égypte éternelle

Lotfi El Tanbouli : la peinture au service de l’Égypte éternelle

Une naissance dans la lumière d’Alexandrie

Mohamed Abd El Latif, plus connu sous le nom de Lotfi El Tanbouli, voit le jour le 13 février 1919 dans la ville mythique d’Alexandrie, au carrefour des civilisations méditerranéennes. Fils d’une Égypte encore marquée par la domination coloniale, mais également riche d’une identité millénaire, il grandit dans une atmosphère de bouillonnement intellectuel et artistique. Dès son plus jeune âge, l’art s’impose à lui non pas comme une distraction. Mais comme une vocation profonde, un moyen d’exprimer la chaleur, la dignité et la complexité d’un peuple.

Peintre du peuple, chantre de la vérité

Ce qui distingue immédiatement l’œuvre picturale de Lotfi El Tanbouli, c’est sa fidélité au réel. À une époque où l’art contemporain commence à se perdre dans les abstractions hermétiques, les provocations stériles ou les revendications nihilistes, lui choisit la voie du témoignage. Il peint ce qu’il voit, mais surtout ce qu’il comprend, ce qu’il aime, ce qu’il respecte. L’homme de la rue, le pêcheur, l’ouvrier deviennent les héros de ses toiles. Non pas dans une esthétique misérabiliste, mais avec une tendresse, une noblesse, une force lumineuse. Ses couleurs chaudes, son réalisme sans artifice, sont autant de déclarations d’amour à la terre d’Égypte.

Lotfi El Tanbouli : Le pinceau au service de l’Égypte éternelle

Un égyptologue au regard d’artiste

Mais Lotfi El Tanbouli n’est pas seulement un peintre du quotidien. Il est aussi un fin connaisseur de l’Égypte ancienne, un égyptologue passionné et reconnu. Il parvient à lier deux disciplines – l’archéologie et l’art – dans une démarche cohérente, presque sacrée : ressusciter les âmes passées pour les rendre vivantes à travers le présent. En 1955, il devient le premier Égyptien à présider le Centre d’étude et de documentation sur l’ancienne Égypte (C.E.D.A.E), jusqu’alors réservé aux chercheurs étrangers, comme si les fils de la terre devaient demander l’autorisation pour raconter leur propre histoire.

Cette nomination n’est pas qu’un honneur symbolique : elle témoigne d’une compétence, d’un talent et d’une rigueur intellectuelle qui forcent le respect. À une époque où l’archéologie égyptienne est souvent confisquée par des institutions occidentales, El Tanbouli impose une voix indigène, lucide et libre.

Le sauveur d’Abou Simbel

Parmi les missions qui lui sont confiées, celle de la sauvegarde des temples nubiens reste la plus emblématique. Dans les années 1960, la construction du barrage d’Assouan menace de submerger des trésors millénaires, dont les majestueux temples d’Abou Simbel, érigés sous Ramsès II. Lotfi El Tanbouli joue un rôle central dans leur enregistrement, leur documentation et leur sauvetage. Il comprend que le patrimoine n’est pas une relique morte, mais une mémoire vivante. Grâce à son action, des générations futures peuvent encore aujourd’hui contempler ces géants de pierre défiant le temps.

Une diplomatie culturelle audacieuse

El Tanbouli n’est pas seulement un homme de terrain, c’est aussi un ambassadeur de la culture égyptienne. Il œuvre à faire rayonner l’Égypte antique bien au-delà de ses frontières. Il est ainsi à l’origine du premier Festival mondial des arts africains organisé à Lagos, une manifestation qui célèbre la richesse plurielle du continent noir et l’inscrit dans une histoire longue, contre les clichés coloniaux et les réductions simplistes.

Son travail d’organisateur d’expositions prestigieuses marque les esprits : en 1976, il orchestre l’exposition « Ramsès II » à Paris, qui attire un public nombreux et fasciné. Deux ans plus tard, en 1978, il réitère avec une exposition sur les Rois et Reines de l’Égypte antique au Japon. Chaque fois, son objectif est clair : rappeler que l’Égypte n’est pas un musée figé mais une civilisation vivante, universelle et inspirante.

Le retour à la peinture : une fidélité à soi

Mais malgré le prestige de ses fonctions, Lotfi El Tanbouli choisit un jour de tout quitter. Non pas par lassitude, mais par nécessité intérieure. Il retourne à la peinture, à cette vérité première, à ce silence habité que seul le pinceau sait traduire. Ce geste, loin d’être un renoncement, est une fidélité à lui-même. Car si l’histoire de l’Égypte l’émerveille, ce sont les visages de ses contemporains qui l’émeuvent. Il peint les hommes dans leur dignité silencieuse, les femmes dans leur résilience lumineuse, les enfants dans leur innocence chargée d’avenir.

Lotfi El Tanbouli : Le pinceau au service de l’Égypte éternelle

Une reconnaissance à la hauteur de l’œuvre

Dès 1947, sa singularité artistique est reconnue sur la scène internationale. Il est le premier Égyptien à participer à une exposition d’art contemporain à Paris en tant qu’exposant étranger. Douze tableaux sont présentés, douze éclats de lumière orientale dans une Europe encore meurtrie par la guerre. Les critiques sont enthousiastes, à l’instar de Maurice Delfieu qui parle d’« une richesse et une variété déconcertante ». En un instant, le nom de Lotfi El Tanbouli franchit les frontières.

Sa mort, survenue le 11 mai 1982, ne fait que renforcer son aura. En 1983, le président Hosni Moubarak lui décerne à titre posthume la décoration d’honneur des sciences et des arts. L’année suivante, en mars 1984, une rue porte son nom : un symbole discret mais durable, dans un pays où tant d’artistes sont oubliés sitôt enterrés.

Un héritage vivant

Son œuvre, aujourd’hui, se déploie à travers plusieurs canaux. On la retrouve dans des collections privées, mais aussi dans certaines institutions égyptiennes. Régulièrement, des expositions sont organisées en hommage à son travail, notamment lors des anniversaires de sa mort. En 1985, un documentaire intitulé D’Alexandrie à la Nubie lui est consacré : un film court, mais intense, à l’image de son existence.

L’un de ses plus beaux hommages vient de Zeinab Abdelaziz, docteur en lettres et peintre à ses heures, qui fut son élève. Dans son ouvrage Un Généreux-Océan, elle rend à son maître ce qu’il lui a transmis : une vision du monde profonde, exigeante et lumineuse.

Une figure tutélaire de l’âme égyptienne

Lotfi El Tanbouli n’est pas seulement un artiste. Il est une conscience. Une voix. Un regard. À travers ses toiles, ses missions archéologiques, ses expositions internationales, il n’a cessé de réconcilier passé et présent, mémoire et chair, pierre et couleur. Il est l’un de ces hommes rares dont la vie entière fut une offrande. Une offrande à son peuple, à son art, à sa civilisation.

Dans un monde en perte de repères, où la culture se réduit souvent à du divertissement et l’histoire à des slogans, l’exemple de Lotfi El Tanbouli rappelle une évidence : il n’y a pas de grandeur sans enracinement, pas d’universel sans fidélité à une tradition. Il fut cet homme enraciné et ouvert, fidèle et créateur, humble et inspiré.

Et c’est pourquoi son œuvre, loin de s’éteindre, continue d’irradier.

 

4 réflexions sur “Lotfi El Tanbouli : la peinture au service de l’Égypte éternelle

  • faouziafzgAuteur de l’article

    Chère Zeineb,
    C’est avec beaucoup d’émotions que je lis ton nouveau message. Je suis heureuse par cet article de contribuer à rappeler la mémoire de ton cher et illustre mari.
    Lorsqu’un être cher nous quitte c’est un peu de nous-mêmes qu’il emporte avec lui. Et je comprends donc ton chagrin et ton sentiment de vide. Mais il reste de lui tout ce qu’il a semé en toi et autour de lui. Et ainsi par ton souvenir , et par ses œuvres perpétuelle invitation au voyage, il continue d’habiter ce monde qu’il a pourtant quitté.
    Prions Dieu que toute créature en ce bas monde sache aimer et sache se faire aimer comme ce fut le cas dans votre touchant couple.
    Indéfectiblement tienne

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  • Zeinab Abdelaziz

    Chère Fawzia,

    C’est la date du premier centenaire de sa naissance,
    j’ai tenu à te remercier encore une fois..
    Rien au monde ne peut remplir le vide qu’il laisse ..

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  • zeinab abdelaziz

    Chère Faouzia,
    avec les larmes aux je n’arrive pas à écrire, vous remercier pour l’excellente page que vous consacrez à Celui qui fut mon Professeur et Mari auquel je dois tout ce que j’ai réalisée dans ma vie

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    • faouziafzgAuteur de l’article

      Chère Zeineb
      Merci de ce touchant message. Je n’ai fait que relayer tous nos grands artistes dont vous faites, vous, ainsi que votre défunt mari Lotfi Al Tanbouli ( Paix à son âme) indéniablement parti. En ce triste siècle sans grande poésie, vous avez contribué à redonner à l’art ses lettres de noblesse. C’est donc à moi de vous remercier pour nous permettre de croire qu’aujourd’hui encore l’art peut être une des formes d’expression ou de manifestation de la beauté, de la bonté et de la profondeur de l’âme.

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