Libye : quand l’ingérence se déguise en démocratie
Il pleure sur nos coeurs comme il pleut sur Misrata
Je ne pleure pas la mort de Kadhafi, car après tout, la mort d’un homme, fût-il tyran n’est pas une victoire, c’est une fin. Je ne pleure pas la chute d’un despote, je pleure l’orgueil des vainqueurs, la jouissance malsaine d’une exécution filmée, la foule ivre qui confond justice et vengeance, et ces consciences à louer qui découvrent soudain la morale au moment précis où elle devient rentable. Je déplore plutôt cette « démocratisation » de la Libye dont la genèse plonge ses racines dans le sang, les larmes et la duplicité. Car lorsqu’on baptise la liberté avec des missiles, on ne fait pas naître un peuple, on fabrique plutot un protectorat.
Démocratie en ruines, Empire du mensonge
On ne construira jamais rien sur des ruines ni sur une plaie béante, encore moins sur des mensonges et de l’hypocrisie. Une nation n’est pas un meuble Ikea : on ne la démonte pas à coups de bombes pour la remonter ensuite avec un manuel de “bonne gouvernance” traduit à la hâte. Quand la “libération” commence par l’écrasement des infrastructures, l’humiliation des populations et la mise sous tutelle des ressources, ce qui naît n’est pas une démocratie, mais un vide — et le vide, en politique, appelle toujours les prédateurs.
Regardez l’exemple de l’Irak, du Soudan ou de l’Afghanistan. Trois laboratoires d’ingérences, trois cimetières de peuples. En Irak, on a vendu des armes imaginaires pour justifier une guerre bien réelle ; on a dissous l’État, désossé l’administration, allumé la mèche confessionnelle, puis on a feint de s’étonner de l’incendie. En Afghanistan, on a promis l’école et la dignité, mais on a surtout installé la dépendance, acheté des alliances au prix de la corruption, puis abandonné le pays comme on éteint un écran quand le programme ne divertit plus. Au Soudan, on a exporté des “solutions” qui ressemblent souvent à des découpages : on prétend pacifier en morcelant, stabiliser en opposant, réconcilier en créant des clientèles.
Et partout, le même rituel : des discours humanitaires en vitrine, des intérêts stratégiques en arrière-boutique. On parle de droits de l’homme pendant qu’on signe des contrats. On pleure en conférence de presse et on calcule en coulisses. On remplace un homme fort par dix milices, un tyran par une mosaïque de chefs armés, une autorité centralisée par une guerre diffuse — puis on appelle cela “transition”. La démocratie, ainsi importée, devient un slogan posé sur des gravats : elle sonne bien, mais elle ne tient pas debout.
L’indécente morale des complices repentis
Je hais tous ces moralisateurs que l’on voit défiler sur le petit écran, et qui hier n’avaient pas de scrupule à faire des affaires avec celui qu’ils appellent aujourd’hui le mégalomane, le dément, le fou. On dîne avec les tyrans, on les honore en secret, puis on les lapide devant les caméras quand le vent tourne.
Je hais ces pseudos analystes qui se gargarisent de la chute d’un dictateur et dont le discours est plus proche de celui de conseillers de guerre dans leur QG que de journalistes sur un plateau télé. Leur langage est martial, leur pensée coloniale, leur compassion strictement géopolitique.
L’hystérie médiatique et la mort comme spectacle
Foules en liesse, explosions de joie, drapeau national calciné, vidéos exhibées comme un trophée à l’annonce de la chute de cet homme qui les aura déroutés jusqu’au bout. Un charnier médiatique pour nourrir l’opinion. Un peu de décence, que diable ! Est-ce là l’enseignement de notre bien-aimé prophète Mohammed (Paix et Salut de Dieu sur Lui) ? Ne s’agit-il pas d’une âme, d’une créature de Dieu qui vient de mourir ? A-t-on oublié que notre Prophète, par respect, se levait au passage de chaque convoi mortuaire, même s’il s’agissait de son pire ennemi ?
La dignité des vaincus face à l’arrogance des vainqueurs
Il s’agit d’un spectacle doublement ignoble parce qu’il survient peu après que l’on ait vu les familles des centaines de prisonniers palestiniens, libérés pour certains condamnés trois fois à la prison à vie, afficher un visage digne et un comportement fier par respect pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui restent encore prisonniers des geôles israéliennes. La noblesse du cœur contre la bassesse des caméras.
Mais que fête-t-on exactement ?
Mais que fête-t-on exactement ? La chute d’un des pays pétroliers les plus riches du monde ? Mais entre les mains de qui, au fait ? Qui tire les ficelles du théâtre de la liberté ?
On ne chasse pas la peste par le choléra. On ne balaie pas des détritus en utilisant de l’eau d’égout. On n’apporte pas un vent de changement en soufflant le tsunami. La catharsis n’est pas un programme politique.
La Libye : nouveau laboratoire d’un ordre imposé
Quel modèle de régime nos moralisateurs aux mains propres mais au cœur aussi noir que ce pétrole à l’origine de tous nos malheurs s’attendent-ils que devienne la Libye ? Un État vassal ? Une succursale de l’OTAN ? Un mirage électoral dans un désert tribal ?
La fable démocratique : potion magique pour peuples incultes
Oncle Sam et oncle Henri veulent nous faire croire aux contes de fée à la sauce Astérix ou Disney. D’abord, ils veulent faire croire à tous ces peuples en quête de justice et de liberté que la notice et le mode d’emploi sont chez eux, et qu’ils sont les seuls à détenir la recette de la fameuse potion magique. Le modèle démocratique devient un outil de domination, un prêt-à-penser prêt-à-imposer.
La démocratie est un vêtement magique : tu l’enfiles, et par un coup de baguette magique ta citrouille se transforme en carrosse et ton pays en Eldorado démocratique. Mais dans la vraie vie, la robe de la démocratie cache souvent un fusil.
Une insensée crédulité
Offrir la démocratie, à des Arabes, des gueux, des va-nu-pieds ! Laissez-nous rire et en douter quand on voit que les populations de référence maghrébines et musulmanes d’Europe, au prétexte qu’elles ne sont pas à l’image de l’Européen souhaité, ont droit à une démocratie de second choix ou au rabais. Liberté à géométrie variable, République à options, citoyenneté sous condition.
Nous sommes et restons démesurément non crédibles et insensés. Nous croyons encore aux sauveurs, quand ce sont des marchands d’armes. Nous espérons des lendemains qui chantent, pendant que nos enfants hurlent sous les bombes.