« Kiss my ass » ou, petite leçon de diplomatie « pour les nuls »

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Kiss my ass…

Est-ce ainsi qu’il convient de traiter ses « amis » … ?

Cinq hypothèses méritent d’être examinées :

  • Il y a ami et « ami ».
  • Entre amis, on se dit tout.
  • La politique a ses raisons que la raison, ou même la bienséance, ignore.
  • L’hospitalité a ses lois, elles aussi.
  • Il ne s’agit pas d’un ami.

Les insultes entre chefs d’État : existe-t-il des précédents dans l’histoire de la diplomatie mondiale ?

Voici un petit florilège de ces pratiques discourtoises entre « grands » de ce monde.

1er décembre 1918, Clemenceau contre Lloyd George.  Anciens alliés de guerre, ils deviennent de farouches adversaires lorsqu’il s’agit de négocier la paix, ou plus exactement de partager les anciens territoires… ottomans !

  • Clemenceau : « Dites-moi ce que vous voulez. »
  • Lloyd George : « Je veux Mossoul. »
  • Clemenceau : « Vous l’aurez. Autre chose ? »
  • Lloyd George : « Oui, je veux Jérusalem aussi. »
  • Clemenceau : « Vous l’aurez. »

On notera que l’insulte reste « salon-compatible », obscène, mais encore codée.

3 août 1999. Mustafa Tlass (Syrie) contre Yasser Arafat (Palestine) Lors d’une cérémonie de « Journée de l’armée » à Ras al-Aïn (Békaa), le ministre syrien de la Défense s’en prend à Arafat devant caméras et public et lance : « Tu aurais dû dire que Jérusalem est la capitale unifiée du futur État palestinien. Mais tu es resté là, comme un chat noir, et tu n’as pas osé dire un mot, ni pour la Palestine ni pour Jérusalem. » Tlass ajoute ensuite une comparaison cinglante : « Dans ses concessions à Israël, Yasser Arafat ressemble à une strip-teaseuse qui enlève des couches de vêtements à chaque fois qu’elle monte sur scène. Regardez-le quand il est sur scène. Il passe de concession en concession, comme la strip-teaseuse, sauf qu’elle devient plus belle à chaque couche qu’elle enlève, tandis que Yasser Arafat devient plus laid. » → Une sacrée volée de bois vert théâtrale dont certaines personnalités arabes ont malheureusement le secret. Sans compter ici le côte graveleux sur lequel je ne m’arrêterai pas.

20 septembre 2006. Hugo Chávez (Venezuela) contre George W. Bush (États-Unis) À la tribune de l’ONU, Chávez lance après le discours de Bush : « Hier, le diable est venu ici… ça sent encore le soufre aujourd’hui. »

5 septembre 2016. Rodrigo Duterte (Philippines) contre Barack Obama (États-Unis) Les États-Unis critiquent la « guerre contre la drogue » et ses exactions ; Duterte répond par l’injure (« son of a whore » / « fils de pute »). Obama annule la rencontre prévue. → L’insulte a un prix. Et Obama le fait payer immédiatement.

28 février 2025. Donald Trump et Volodymyr Zelensky (Ukraine) Dans le Bureau ovale, l’échange dégénère : reproches, leçon de gratitude, mise en scène de l’humiliation — « as-tu dit merci ? ».

27 mars 2026 : Donald Trump contre Mohammed ben Salman (MBS) Il semble que, pour Trump, Zelensky n’était qu’un prélude. Le 27 mars 2026, au forum saoudien FII Priority à Miami Beach, Trump visiblement exalté se moque publiquement de MBS et lâche un : « …kissing my ass… » Rappelons que « kiss my ass » ne signifie rien moins que « embrasse mon cul ». Il s’agit d’une véritable insulte de rue, profane et humiliante, que l’on traduirait en français par « lèche-moi le cul » ou « va te faire voir ». Rien de moins diplomatique et encore moins fleuri.

2 avril 2026 : Donald Trump contre Macron « Macron, que sa femme traite extrêmement mal… il se remet encore du coup de poing qu’il a pris à la mâchoire. » Réponse de Macron dont ses propres opposants français ont souligné la dignité : « Les propos que j’ai pu entendre ne sont ni élégants ni à la hauteur, et ils ne méritent pas de réponse. »

En quoi le cas MBS constitue-t-il un précédent marquant ?

Trois éléments, rares par leur combinaison, méritent notre attention :

  1. Le destinataire : contrairement à Chávez↔Bush ou Duterte↔Obama, MBS n’est pas un adversaire idéologique. C’est un dirigeant et partenaire stratégique, indécemment généreux par ailleurs.
  2. La crudité publique : « kissing my ass » appartient au langage de rue, pas à la diplomatie, et encore moins devant un auditoire où figurent des ressortissants du pays visé dont on il était l’invité d’honneur !
  3. L’humiliation comme spectacle : Trump ne « réplique » même pas à une attaque, il raconte une conversation privée pour rabaisser l’allié.

Le silence de Riyad

L’affront laisse le royaume silencieux.  Trois lectures là aussi sont possibles :

  1. « Répondre par le silence est le plus grand des mépris. » → Cette lecture n’est crédible que si l’on dispose d’une autonomie stratégique suffisante pour se permettre l’orgueil muet.
  2. Riyad refuse d’entrer dans le théâtre trumpien (escalade, clash, buzz). → C’est du cynisme politique.
  3. « Il ne peut pas répondre. » → Un citoyen lambda exigerait au moins un droit de réponse ; un État, lui, dispose d’innombrables canaux. S’il se tait, ce n’est pas faute de moyens mais faute de marge.

MBS n’est pas un symbole de l’islam. Mais il n’en demeure pas moins l’héritier présomptif de la fonction ancestrale de gardien des Saintes Mosquées.

Rappel historique sur cette fonction

Dans la tradition musulmane, les trois lieux saints sont La Mecque, Médine et Jérusalem (Al-Quds).  Selon les sources de la tradition musulmane, la fonction de gardien (hajib) des Lieux saints précède l’islam de plusieurs siècles. Les Quraych, tribu du Prophète Mohammed, en étaient les dépositaires à La Mecque. En 630, lors de la conquête de la ville, le Prophète Mohammed ﷺ confia les clés de la Kaaba à Othman ibn Talha, des Banu Shayba, en prononçant : « Prenez-la, ô Banu Shayba, pour l’éternité, et que nul ne vous l’enlève que par oppression. » Cette famille en est toujours détentrice aujourd’hui.

Sous les califats omeyyade et abbasside, puis sous les empires mamelouk et ottoman, le titre de Khadim al-Haramayn (Serviteur des deux Lieux saints) était porté par le souverain régnant, en signe de tutelle politique sur le pèlerinage. Ce n’était pas une fonction religieuse au sens théologique, mais une charge honorifique et administrative : organiser le hajj, assurer la sécurité des pèlerins, entretenir les mosquées.

L’Arabie saoudite, après avoir unifié le Hedjaz en 1925, reprit cette tradition. Le roi Fahd officialisa le titre en 1986, remplaçant « Sa Majesté » par « Serviteur des deux Lieux saints ». Le symbole était clair : la légitimité de la famille saoudienne ne repose plus seulement sur le pétrole ou l’alliance américaine, mais sur un héritage islamique millénaire. Insulter celui qui s’apprête à porter ce titre, c’est donc toucher, par ricochet, à la fonction elle-même. C’est ce que l’analyse géopolitique classique a tendance à évacuer.

Comme elle a évacué le fait qu’assassiner l’ayatollah Khamenei, ce n’était pas simplement « décapiter un dictateur » — pour reprendre les termes de ceux qui réduisent toute autorité religieuse à une domination politique. C’est aussi, et peut-être surtout, meurtrir l’ensemble des musulmans chiites du monde, pour qui le Guide suprême incarne une autorité spirituelle et une continuité théologique. Nier cette dimension, c’est refuser de comprendre ce qui rend une guerre asymétrique : ce qui est une cible politique pour les uns est un deuil collectif pour les autres. Et c’est précisément parce que l’analyse géopolitique classique fait l’impasse sur le symbolique qu’elle est si souvent aveugle aux conséquences réelles des violences qu’elle prétend décrire.

Une question légitime

En France, des personnalités ont pris fait et cause pour Macron après l’affront de Trump. Doit-on en faire de même pour MBS ? La question est ailleurs : humilier publiquement celui qui s’apprête à incarner institutionnellement la garde des Lieux saints, est-ce toucher symboliquement à ce que ces lieux représentent pour les musulmans ?

C’est une question légitime. Et sur ce terrain, le silence peut être interrogé  comme un choix qui mérite explication.

Je réponds tout de suite :

D’abord, à celles et ceux qui veulent réduire cette invective à une énième saillie dont Trump a le secret, et qui, pour éviter de qualifier clairement ses actes, préfèrent psychologiser son comportement : « il est fou », « il est malade », « il est… » Comme si diagnostiquer un trouble dispensait d’en juger les effets. Or, la folie n’est pas une excuse quand elle est armée du pouvoir. L’indignation sélective ne remplace pas l’analyse.

Ensuite, à celles et ceux qui minimisent les symboles. Derrière chaque symbole se cache une histoire de luttes idéologiques. Les ignorer, les réduire à de l’accessoire, c’est précisément ce qui permet aux puissants de les instrumentaliser sans jamais en répondre. Ce n’est pas parce qu’un symbole n’est pas « rationnel » au sens comptable du terme qu’il est sans conséquence. Au contraire, c’est parce qu’il est chargé de sens qu’on l’attaque et qu’on le défend.

Capacité de réaction à géométrie variable

Riyad a fait vœu de silence sur cette humiliation, comme tous les gouvernements arabes et autres représentants de l’Islam ont fait vœu de silence sur l’agression israélo-américaine contre l’Iran. Les mêmes capitales[1] qui envoyaient leurs blindés dans le désert en 1990 observent aujourd’hui un silence religieux.

Il nous semble pourtant que lorsque le dirigeant irakien en 1990 a tenté pour son plus grand malheur l’annexion du Koweït les feux de l’enfer se sont abattus sur l’Irak…

Face à l’Iran aujourd’hui : pas une coalition. Face à l’humiliation de MBS : pas une protestation. Le contraste est saisissant.

On nous invite fermement à composer pieusement avec trois exigences : défendre les symboles religieux, tenir compte des réalités géopolitiques, et ménager un acteur majeur

Qu’à cela ne tienne. Mais qu’on ne vienne pas ensuite nous demander d’apprendre à nager en eaux troubles en nous jurant par tous les saints qu’il s’agit d’un pur lagon bleu. Car le problème n’est pas notre aptitude à nager. Le problème, c’est que vous refusez de nommer les requins.

 

[1] Koweït, Arabie saoudite, Royaume-Uni, France, Égypte, Émirats arabes unis, Oman, Syrie, Maroc, Pakistan, Bahreïn, Bangladesh, Canada, Italie, Nigeria, Argentine, Niger, Australie, Espagne, Sénégal, Belgique, Pays-Bas, Grèce, Sierra Leone, Honduras, Corée du Sud, Qatar, Portugal, Singapour, Nouvelle-Zélande, Hongrie, Tchécoslovaquie, Allemagne, Pologne, Japon.

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