Au lecteur musulman, son frère, son ennemi

Au lecteur musulman, son frère, son ennemi [1]

Né le 1er janvier 1905 à Constantine, Malek BENNABI, penseur souvent qualifié de visionnaire solitaire, est décédé le 31 octobre 1973 à Alger.

Ce grand Homme laisse en guise d’héritage universel, une œuvre philosophique inestimable et plusieurs concepts inédits, dont celui de colonisabilité que nous citons en priorité puisqu’il représente aujourd’hui un terme plutôt en vogue dans certaines sphères.

Malek BENNABI est reconnu et apprécié comme étant un grand penseur, en Orient et un peu partout dans le monde, avant que ne le reconnaissent plus tardivement les principaux concernés, dont ses propres concitoyens.

Malgré les multiples réimpressions continuées, son œuvre et notamment sa pensée profondément déroutante par son audace et sa puissance semblent faire l’objet ces dernières années, d’une véritable redécouverte et d’un véritable engouement dont nous ne pouvons que nous féliciter.

Il est donc bon de  rappeler à ce titre, que BENNABI n’est pas un intellectuel de salon que l’on cite entre deux petites bouchées traiteur, calé dans une petit fauteuil cosy, dans une pièce surchauffée et enguirlandée. Comme il le dit lui même il s’agit de l’oeuvre d’une âme « que l’on a voulu détruire par la contrainte physique et le poison moral« [2]. Et c’est dans cet esprit d’urgence brûlante qu’il se doit d’être lu, analysé et commenté.

Le principe de la colonisabilité

Malek BENNABI a grandi dans une Algérie colonisée par la France, puis a connu l’ère de l’Algérie redevenue indépendante et libre.

Le fait de vivre dans un pays colonisé qui gagne son indépendance par la force des armes – lutte armée sous-tendue par une autre bataille qui elle était idéologique – et le fait d’avoir séjourné en France et en Égypte, sont des éléments qui jouent un rôle important dans l’élaboration de l’œuvre comme de la personnalité de BENNABI.

Malgré la répression coloniale, Malek BENNABI a pu bénéficier à Constantine, d’une scolarité prise en charge par l’association des Oulémas musulmans algériens, avec à sa tête le célèbre Abdelhamid Ben Badis. Ce cursus sera déterminant pour aiguiser son regard et point de vue sur le colonialisme et lui éviter l’adoption de concepts empoisonnés instillés insidieusement comme, alliance, compromis, coopération, interlocuteur valide ou organique, indigénat, et autres malédictions qui auraient brouillé son canevas de pensée.

Malek BENNABI a pu poursuivre ses études à Paris dès 1930. Ingénieur en électricité, il refuse toutes les offres d’emploi que La France lui propose, préférant venir en aide à la population immigrée. À ce titre, il crée à Marseille, à la fin des années 30, un centre de formation et d’éducation pour travailleurs immigrés.

Ce choix n’est bien sur pas un hasard, mais donne corps d’une certaine manière à un aspect de la pensée de Malek BENNABI qui considère que « pour cesser d’être colonisé, il fallait cesser d’être colonisable ». En refusant les prestigieux postes que la France lui offre, Malek BENNABI met justement en œuvre un des outils de barrage à l’état de « colonisable ». Par ricochet Malek BENNABI nous renvoie à la notion d’Islam de France.

Les images des nécropoles et cimetières militaires des Ardennes et d’ailleurs et de toutes ces tombes froidement et rigoureusement alignées et surmontées de stèles aussi bien en forme de croix qu’en forme de dômes indiquent qu’il ya là aussi des soldats musulmans morts pour la France. La France à cette époque a besoin de musulmans, d’indigènes pour se battre.

La France d’alors ne sollicite pas de ceux qui sont enrôlés qu’ils incarnent un Islam de France, mais qu’ils restent sur leur authenticité d’hommes libres, fiers, et prêts à se battre pour la liberté qui n’est pas pour eux un concept creux.

Elle avait juste besoin d’hommes pétris de ce que Bennabi appelle « le sentiment démocratique » ou mentalité qui refuse toute oppression de façon universelle c’est-à-dire d’où qu’elle vienne quitte à défendre son propre oppresseur quand celui-ci est oppressé par un tiers.

Malgré le succès de son école, les autorités françaises ne permettent à BENNABI de poursuivre son travail, sous prétexte qu’il n’est pas titulaire d’un diplôme d’enseignant.

Cet homme, à la fois de science et de philosophe et guidé par la foi a voué sa vie à une réflexion quasi obsessionnelle ; une réflexion axée sur la société algérienne et les éléments de son renouveau, pour mieux mettre en place une réflexion générale sur l’alternance des civilisations, sur les facteurs de leurs forces et de leurs faiblesses, et surtout sur le type de relations qui existent entre l’homme et la civilisation.

Son œuvre riche d’une vingtaine d’ouvrages lui a permis de partager sa vision sur les sociétés arabes en général, et les origines de la décadence des états musulmans plus particulièrement.

Loin d’une logique de guerre et de domination, mais dans une démarche spirituelle et philosophique, il faut poser la question de la raison de la colonisabilité de certains pays plutôt que d’autres.

Le travail, une synthèse magique… Contre les faux travailleurs, et les faux créateurs.

C’est dans son ouvrage intitulé « Les conditions de la renaissance » (publié en 1949) que Malek BENNABI évoque pour la première fois le néologisme. Par l’utilisation du terme de colonisabilité, Malek BENNABI exprime l’idée selon laquelle la colonisabilité précède la colonisation.

Ce principe, Malek BENNABI l’a développé à partir d’un verset coranique : « Dieu ne change rien à l’état d’un peuple, tant que celui-ci n’a pas d’abord changé son comportement intérieur ».  

Il explique cette colonisabilité par l’environnement social. Et ajoute même qu’un peuple n’a pas conscience de son état de colonisable, tant que la colonisation n’est pas effective.

Facteur psychologique, la colonisabilité peut être définie comme un complexe d’infériorité et c’est en surmontant ce complexe qu’un peuple colonisé peut s’affranchir de la colonisation.

Par l’exposé de cette théorie, étayée par des faits historiques (comme le fait que les Irlandais n’ont pas accepté, le colonialisme anglais), il s’attirera les foudres de nationalistes algériens qui y voient plutôt une justification de la colonisation.

Développé également dans « Vocation de l’islam » (paru en 1954), le principe de colonisabilité permet à Malek BENNABI de distinguer ce qu’il faut attacher à la colonisation, et ce qui au contraire n’est pas affecté par cette dernière.

C’est aussi en partant de ce principe qu’il nous livre une vision de ce qui pourrait faire la grandeur de la société arabo-musulmane[2] et c’est en ce sens que son œuvre est aujourd’hui remise au-devant de la scène.

Redécouverte de la pensée bennabienne

Alors que Malek BENNABI a le mérite de laisser une œuvre riche d’une grande sans pareil sur les sujets qu’il évoque, son héritage intellectuel est longtemps passé à la trappe pour la majorité des personnes directement concernées. Mais depuis quelques années, et plus particulièrement depuis les révolutions dites du printemps arabe, l’œuvre de BENNABI et les principes qu’il y développe de façon pertinente et pointue, sont remis à l’ordre du jour et popularisés.  Différentes œuvres lui sont consacrées et l’on assiste à une multitude d’écrits évoquant sa vision réaliste de l’avenir du monde musulman.

De même devons-nous rappeler l’existence en Algérie d’un très fort courant culturel et politique de l’école de pensée Bennabienne  qui n’a cessé de porter haut, l’étendard de la pensée de ce grand homme à travers des écrits, mais aussi des colloques nationaux et internationaux visant à promouvoir BENNABI et sa vision du monde et des remèdes possibles.

À travers son œuvre, Malek BENNABI a pris soin d’analyser tant la société où il évolue que l’histoire du monde et notamment l’histoire de la civilisation musulmane. Cette analyse lui a permis de pointer les causes du déclin des sociétés musulmanes et surtout lui a permis de poser les jalons de ce qu’aurait à gagner la communauté musulmane en se débarrassant de sa posture d’entité colonisable.

Se débarrasse t-on de cette posture comme d’un vieux vêtement usé?

Oui Explique t-il. En commençant notamment par se débarrasser de cette fascination quasi obsessionnelle pour les pays anglo-saxons. Alors que l’Asie initie une alternative pacifique à l’hégémonisme occidental, les musulmans continuent de suivre le convoi moribond du libéralisme sauvage. L’Asie reste la bête noire de nombreux pays arabes et de nombreux musulmans qui refuseront de dialoguer avec les églises orthodoxes ou les musulmans chi’ites pour se tourner ou plutôt se courber  vers les sempiternels interlocuteurs avec lesquels aucune reconnaissance ou action n’est possible sur un plan d’égalité.

À travers son ouvrage, « Idée du Commonwealth islamique », Malek BENNABI évoque l’idée d’une société musulmane qui « doit trouver son expression dans une idée, l’Islam ». Ainsi, « le Commonwealth islamique ne doit pas être perçu comme une simple structure politique, économique et stratégique […] mais comme une structure morale et culturelle nécessaire au dénouement non seulement de la crise actuelle des pays musulmans, mais aussi au dénouement de la crise spirituelle de toute l’humanité ».

Lorsque l’on met en parallèle l’audace et l’originalité intellectuelle de sa pensée, avec les difficultés toujours identiques, des sociétés musulmanes en général, on réalise d’abord qu’il est toujours d’actualité et ensuite que la meilleure façon de parler de la profondeur de ses analyses c’est de lire ses ouvrages et d’inviter  à les lire. À se contenter de lire ce que l’on dit de lui, nous restons tels des assoiffés qui s’abreuvent du mot « eau » plutôt que de l’eau elle-même.

Éclairer n’est pas éblouir. Le fléau de l’intellectomanie

Une civilisation se construit à partir des idées et non des discours, aussi enflammés soient-ils. Au même titre que le dioxyde de carbone, les « intellectomanes » polluent les mosquées, les livres, les médias et Internet, brouillant ainsi l’ordre des priorités et brisant la cohérence et la pertinence des discours et des idées.

Les “intellectomanes” que le colonialisme a lâchés dans le Souk idéologique du pays et qui monopolisent grâce à lui, les moyens d’expression, ont faussé les idées les plus fondamentales[3]. »

Pierre Bourdieu parle lui aussi de l’intellectuel de service en ces termes : « opération de basse police symbolique, antithèse absolue de tout ce qui définit l’intellectuel, la liberté à l’égard des pouvoirs, la critique des idées reçues, la démolition des alternatives simplistes et la restitution de la complexité des problèmes ».

Notre penseur contemporain Malek BENNABI a donc développé et bâti sa pensée sur le sujet sensible et central du problème des idées dans les sociétés musulmanes.

Dans « la lutte idéologique » BENNABI montre comment le colonialisme intervient pour contrer les idées imprimées dans la conscience d’un peuple en insufflant des vents de tempête idéologique et culturelle.

Résister à la tempête, c’est résister à la vassalité idéologique pour une liberté actancielle… C’est choisir entre, rester de dociles et fidèles « interlocuteurs valides », bons « indigènes », ou la voie d’une liberté créatrice émancipatrice…


[1] En référence à une lettre de Malek Bennabi intitulée Lecteur Musulman, Mon Frère Et Mon Ennemi, datant du 10 janvier 1950. Source : http://dzactiviste.info/

[2] Malek BENNABI dans, Pourritures, Mémoires Tome I, Ed Dar El Oumma

[1] colonisation indirecte, en fait référence à une colonisation moins ostensible, celle liée à une dépendance économique.

[2] Se reporter aussi à son ouvrage paru en 1959, « Idée du Commonwealth islamique ».

[3] Malek BENNABI dans, Témoin d’un siècle.


Bibliographie partielle

 

 

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