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Le jeûne protestataire en Islam, Martyre ou damnation ?

Quel est le statut de la grève de la faim ou jeûne protestataire dans la tradition musulmane ? Question curieuse qui ne pouvait pas ne pas attirer notre attention tant le grand écart entre le fiqh, cet héritage juridique et jurisprudentiel de plusieurs siècles de production du droit musulman, et ce qu’il convient de nommer une question contemporaine, qui plus est une question délicate et hautement politique, est immense. Et grand bien nous en pris. C’est donc à cette délicate question que s’est attelée Faouzia Zebdi-Ghorab dans une œuvre pionnière intitulée « Le jeûne protestataire, martyre ou damnation ? » dont les mérites et l’intérêt sont multiples. Ce livre déborde très largement la seule question de la grève de la faim ou, s’il on veut, il mobilise une multitude de champs et d’argumentaires tous destinés à interroger l’apparente simplicité des réponses apportées à cette question par une caste de savants contemporains plutôt allergiques à toute forme de contestation politique. Assimilé au suicide par plusieurs avis religieux de savants saoudiens, la grève de la faim peut-elle être appréhendée sous un prisme plus large que le simplisme formel du halal/haram actuellement proposé et souvent déconnecté des finalités de la voie shariatique ?

L’auteure s’intéresse et s’interroge sur la pratique des grévistes de la faim qui traverse l’histoire des luttes de décolonisation de l’Algérie à la Palestine. Une thématique qu’elle aborde de manière posée et qu’elle croise avec les références religieuses de l’islam. « Si la grève de la faim apparaît à certains égards comme un acte fort, de résistance à l’oppression ou à l’injustice, peut-elle, dans le cadre du droit musulman conditionné quant à ses normes et ses buts, constituer dans ses formes et ses objectifs, une nouvelle forme de lutte ? », demande Faouzia Zebdi-Ghorab en recensant les versets du Coran, paroles prophétiques et récits de guerre de la tradition musulmane selon les interprétations qui en ont été faites.

Elle s’interroge par ailleurs sur la nature de la grève de la faim et son statut d’action violente ou non violente. « Dans un contexte déjà rude, pourquoi un individu s’inflige-t-il une souffrance supplémentaire ? Quelles sont les intentions et les justifications objectives d’un tel comportement ? », et précise la portée de ce questionnement : « Cette étude a essentiellement pour but de donner un début de réponse qui ne renvoie pas à la capacité de faire, mais bien à la légitimité de faire ».

Du jeûne au jihad et du jihad à l’ijtihad : les étapes d’une pensée

Pour tenter d’apporter non pas une réponse définitive mais une clarification des termes du débat, l’écrivain va explorer les notions de jihad, d’ijtihad, la différence entre les termes connexes de siyyam et de sawm faisant référence au jeûne, la notion de sacrifice dans la tradition chrétienne et, dans la tradition hindoue à travers la vie et l’œuvre de Gandhi. Les détours fructueux qui en découlent nourrissent une réflexion globale et confèrent à l’ouvrage la stature d’une contribution incontournable. « La paix intérieure et la créativité, nécessaires à l’homme, ne peuvent se réaliser dans le désordre politique, le chaos social et l’indigence économique. Aussi, dans un double mouvement de libération, l’individu s’affranchit du joug des passions tyranniques de l’âme sur le plan intérieur, et du joug de toute tyrannie humaine sur le plan extérieur (…) Dans la dynamique de ce double mouvement, le mot jihad donne aussi bien le mot mujtahid (terme de la réflexion) que le mot mujahid (terme du domaine de l’action) (…) Cet effort de réflexion comme il est appelé ici, relève également de la mise en action de la profonde nature ou fitra qui permet à l’homme de trouver en lui  « le germe inné de la connaissance et de l’amour de Dieu » ».

L’auteure en appelle finalement à libérer l’esprit musulman contemporain d’une double aliénation : celle d’une modernité agonisante, artificielle et asphyxiante, et celle d’un sectarisme rigoriste de la forme au service d’un obscurantisme du tréfonds. « L’Islam déboîté de la vie et empêché dans son processus actif se voit compliqué par des fatwas que les musulmans trainent comme des boulets dans un monde sur lequel ils n’ont plus d’influence, et dans lequel les perspectives d’avenir apparaissent de plus en plus floues ». Une double impasse qu’elle nous invite à transcender par le recours à une intelligence du sacré exigeante et authentique, véridique et sincère, orientée vers Dieu, au service des Hommes. « Seule la capacité à voir la réalité dans sa complexité et son originalité historique donne les compétences indispensables pour devenir l’agent de la manifestation de la vérité ou de son dévoilement, la vérité n’étant pas une idée que l’on contemple, mais une réalité qui éclot dans nos yeux et grandit dans nos cœurs (…) une vérité qui n’est pas donnée clefs en main parce qu’elle procède d’une démarche véridique ».

La recension de cet ouvrage a paru dans la Revue des sciences religieuses, 91, 2017, p. 485-486.

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